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Échanges à bâtons rompus

17 mars 2026

Par Charles DUQUESNOY, professeur d’Histoire et Géographie au lycée Massillon (Paris), et participant aux rencontres entre enseignants de l’Enseignement catholique de Paris et des écoles de Bethléem, Ramallah et Jérusalem

Flanqué sur un piton rocheux à huit cent mètres d’altitude, loin de la mer, des grands axes routiers et de l’aéroport, Jérusalem ne se distingue pas par son climat doux, sa localisation idéale ou ses aménités naturelles. Mais peu lui importe ces considérations temporelles de cité balnéaire ou de métropole touristique. Jérusalem n’a plus rien à prouver. Elle est la Ville trois fois sainte dont le nom revient dans tous les cantiques depuis l’invention du monothéisme. La Ville du Roi David et du Temple de Salomon, de la Résurrection du Christ et de la Montée aux Cieux du Prophète Muhammad. À Jérusalem, tout s’écrit en majuscules, grandes lettres encombrantes dans des rues aussi étroites. 

De cet étrange destin lui est venu à toutes les époques des vagues migratoires qui ont marqué ses murs et ses rues et ont laissé des cicatrices et aujourd’hui des communautés qui s’opposent.

Jérusalem est une ville sans majorité. Un tiers de la population est arabe majoritairement musulmane, un tiers appartient à la communauté juive orthodoxe, une tiers de la population se définit comme juive libérale, se partageant entre entre ceux qui se revendiquent avant tout séculaires et ceux qui se revendiquent avant tout sionistes. Chacun de ses tiers vit à côté des deux autres sans entretenir aucune relation. Minorités parmi les minorités, les communautés des chrétiens d’Orient sont portions congrues.

Une ville à l’image de tout le pays, lacérée de frontières visibles et invisibles, anciennes et récentes. Une région peuplée de communautés irréconciliables et en même temps entremêlées. La Vieille Ville de Jérusalem, dédale de rues millénaires où chaque centimètre carré est empli de sacré en est l’illustration parfaite. Samedi soir, la fin du Shabbat et la rupture du jeûne du Ramadan se rencontrent à la tombée du jour. Les cordons de police séparent les familles musulmanes qui se rendent à la Mosquée des familles juives qui se rendent au Mur des Lamentations. Sous le regard omniprésent des caméras de sécurité fixées aux vieilles pierres calcaires des maisons, des porches et des boutiques, le ballet est millimétré pour éviter tout dérapage et tout heurt. Le pas assuré des uns des autres et la certitude qui les anime d’être ici chez eux provoquent chez ceux qui peuvent se permettre de passer les frontières un déroutant vertige.

Passer les frontières, c’est précisément la mission que se donne le Réseau Barnabé. Le réseau doit son nom à l’apôtre Joseph dit « Barnabé », étymologiquement « celui qui apporte du réconfort ». Un nom qui le définit parfaitement. Faisant fi des divisions, il se donne pour mission de faciliter les rencontres, créer des liens et maintenir le dialogue.

Répondant à l’appel des autorités françaises à Jérusalem, Jean-François Canteneur, actuel directeur diocésain de l’Enseignement catholique, met en place le « Réseau Barnabé » en 2006. Alice de Rambuteau le rejoint en 2008 et en coordonne depuis 2011 l’animation.

Ensemble, ils promeuvent les échanges entre établissements scolaires chrétiens de Terre Sainte et les établissements français de l’enseignement catholique. En vingt ans, ils ont emmené plus de huit cents enseignants parisiens en Terre Sainte, accueilli des professeurs à Paris, organisé de stages de formation, des échanges et de voyages d’élèves. Depuis vingt ans, ils tissent des liens d’amitié essentiels dans les méandres des conflits qui secouent la région.

Jean-François Canteneur et Alice de Rambuteau, ainsi que Baptiste Jacomino, Directeur adjoint de l’Enseignement catholique de Paris et Dominique Deconinck, responsable de l’innovation pédagogique à la direction diocésaine de Paris rassemblent des professeurs pour une expérience originale au cœur du projet : les rencontres des pédagogues, auxquelles j’ai eu la chance de participer en février 2026.

Je rencontrai le premier jour des vacances à l’aéroport ceux qui allaient devenir mes compagnons de route et d’aventure. Autour des quatre organisateurs, nous étions quatre professeurs, deux du primaire et deux du secondaire et deux chefs d’établissement, une en primaire, l’autre en secondaire. Tous issus d’établissements différents, chacun avec son parcours et son expérience dans l’éducation, nous partagions sans le savoir un point commun : nous n’avions que très peu d’informations sur ce qui nous attendait.

Pendant une semaine, à Jérusalem, à Ramallah, à Beit Hanina et à Bethléem, nous sommes allés à la rencontre de professeurs de français ou francophones dans une école juive d’Israël et des écoles chrétiennes de Palestine qui accueillent des élèves musulmans et chrétiens. Le lien ancestral que la France maintient avec les chrétiens d’Orient explique que le français soit toujours la deuxième langue enseignée dans ces écoles après l’anglais.

Il est essentiel pour un enseignant (et cela est sans doute valable pour de nombreuses professions) de s’arrêter parfois et de se demander si l’on se souvient de la raison pour laquelle on fait ce métier. Vérifier si on a toujours sa vocation chevillée au corps, au cas où elle serait en train de se dévisser. La vocation d’un enseignement est une rampe de lancement puissante en début de carrière. Elle est une évidence, une force qui vient de l’intérieur, une énergie qui nous propulse en classe et nous donne envie de donner le meilleur. Elle est ce qui nous fait tenir, année après année, semaine après semaine, heure après heure pour arriver préparé en classe, pour saluer une cohorte d’élèves après l’autre avec à chaque séance un objectif prémédité, à chaque séquence une conclusion à atteindre, à chaque année un espoir d’avoir fait une différence sur chacun d’eux. Mais si la force de propulsion est forte, la carrière est longue. Et la route est semée d’embûches, de difficultés, de lassitudes, de frustrations et – avouons-le, puisque chacun le sait au fond – la reconnaissance sociale qui ne va pas en augmentant n’aide pas à garder le sourire.

Passé ce constat quelque peu amer, il s’agit de se rassurer. La vocation est aussi une énergie renouvelable et collective. En sortant de notre quotidien parfois quelque peu éreintant, on peut prendre le temps de réfléchir à notre métier, à ce qui nous rassemble et ce qui nous plait.

Les rencontres de pédagogues sont ces moments de partage. La méthode est originale et s’apparente à de la maïeutique aristotélicienne. Les professeurs de Terre Sainte nous accueillent dans leurs établissements et nous disposons de plusieurs heures hors du temps pour discuter ensemble de notre point commun : l’enseignement. Il ne s’agit surtout pas de comparer nos systèmes scolaires ou d’aller chercher des informations que l’on trouverait facilement en ligne. Il s’agit de rencontrer des personnes et non de décrire des fonctions. Il s’agit aussi de se donner un temps que l’on n’a pas l’habitude de se donner. Nous ne sommes pas là pour enseigner quoi que ce soit à quiconque – ce qui nous change – ni pour recueillir un témoignage mais pour accueillir l’expérience des uns et des autres, se laisser surprendre par ce que l’on entend et par ce que l’on dit et collecter dans les anecdotes que l’on se partage du carburant pour notre feu intérieur.

De rencontres en rencontres, nous avons été surpris de voir qu’émergeait une définition collective de ce qu’était notre métier.

Et là-dessus, Odelia, de l’école juive orthodoxe de filles de Pelech à Jérusalem-Ouest est très clair « c’est quelque chose de différent que de la transmission de savoir. ». Sa collègue abonde en utilisant un hébraïsme pertinent : « Tu n’es pas que le professeur de ton élève, tu es aussi une adresse pour lui. », c’est-à-dire quelqu’un à qui elle peut toujours s’adresser. Car à Pelech, la directrice Sophie veut « apprendre aux élèves à être de bonnes amies, c’est-à-dire apprendre à écouter, apprendre à admettre ses défauts, apprendre à être ensemble, à être proches. » C’est ça, pense-t-elle la raison d’être du métier.

Ses propos résonnent avec ceux de Nahad, de l’école grecque catholique de Ramallah : « Il n’y a plus du tout la distance qu’on a pu connaître autrefois avec les élèves. Ni avec les parents d’ailleurs. » Il n’y pas de vouvoiement en arabe, les professeures sont appelées par leurs prénoms par les élèves et les familles. C’est un signe de confiance mais parfois c’est aussi vécu comme du contrôle. Sa collègue Farah soupire : on est souvent contrôlées. Il faut mettre des notes régulièrement À un moment, tous ces nombres et ces moyennes nous éloignent de ce qu’on veut faire. Tous les pédagogues tombent d’accord. On se passerait bien des notes, des devoirs, des consignes. On se contenterait de se faire confiance. On peut rêver.

Et pourtant, l’enseignement est vécu par tous comme une expertise. On sait ce qu’il faut faire. Les cours plaqués, ça ne marche pas. « Il faut être personnel, il faut de la conviction ». À l’école des Sœurs du Rosaire de Beit Hanina, Nadia, Sahar et Hanna nous invitent dans leur classe. Là, dans un bel établissement pour jeunes filles de cette commune à majorité arabe du nord de Jérusalem, je retrouve les mêmes I-pads qu’à l’École Massillon. Et j’assiste à un cours en quatrième qui me rappelle bien mon quotidien. Interrogation orale de début de cours, rappels des notions au tableau, petite mise en activité en binôme avec recherche en ligne, QCM sur Kahoot. Et toute une séance sur le passé composé sans dire un mot d’arabe. Belle performance ! Pendant ce temps, dans la salle d’à côté, les cinquièmes chantent en chœur les terminaisons de l’imparfait « –a.i.s -a.i.s -a.i.t ! » à partir d’une chanson que la professeure a trouvée en ligne (et elle peut à l’occasion créer ses propres chansons et monter ses propres clips). De l’énergie en barre pour apprendre la conjugaison !

Cette énergie, on la donne et on la reçoit. La gratitude des élèves est aussi une donnée professionnelle que l’on mentionne souvent. Là-bas, les professeures n’ont pas la retenue des professeurs français et nous sommes déstabilisés. Elles aiment leurs élèves, ça parait tout naturel. Mariam de l’école du Rosaire de Bethléem admet ses contradictions. « Je suis là pour leur apprendre le français, c’est tout. Mais ils n’ont pas intérêt à me faire honte ! Comme si j’étais leur maman ! C’est beaucoup. Y’a des jours, on risque de se faire bouffer. » Et puis bien sûr la sentence tombe « C’est plus comme avant ! »

Bien sûr ! Les élèves palestiniens ne respecteraient plus rien alors qu’avant on était sage. Quand ils étaient élèves, les professeurs réunis se souviennent bien le respect qu’ils avaient pour leurs enseignants. Jamais un mot plus haut que l’autre ! On avait plaisir à apprendre par cœur, on était concentrés ! Ici ou là-bas, vraiment, pas de hasard si nous sommes devenus enseignants. « Je connais mon éducation ». Mais que voulez-vous : c’est la faute des réseaux sociaux. Pas une professeure qui ne s’en lamente pas. « La génération selfie : les adolescents, ils n’écoutent que si tu parles d’eux. ». Quel ravage que TikTok, en Palestine, les enfants au CP sont déjà sur Instagram. On regarde avec admiration la France dont l’Assemblée nationale proscrit les réseaux sociaux avant quinze ans. Plein d’espoir, on nous interroge : « Ça change quelque chose ? Ça marche ? ». On hésite avant de répondre.

Les échanges vont à bâtons rompus. On rit beaucoup de ce métier de dingues où « chaque jour on nous demande l’impossible, on ne peut que faire de notre mieux. ». Et de conversation en conversation, on se rassure. On est à la bonne place. Aucun doute sur notre utilité. La vocation se renforce. On s’encourage mutuellement. À la fin de chaque rencontre, on est si triste de se quitter. On aurait bien continué à se raconter.

Les rencontres s’achèvent et nous reprenons la route. De ville en ville, nous parcourons des territoires décrits depuis des temps immémoriaux. Nous aimerions nous apaiser devant la Terre promise d’Abraham et de Moïse, la Terre Sainte du Christ et de ses apôtres, la terre de la première Qiblah des califes rashidun. Mais nos regards s’arrêtent sur les bâtiments détruits, les colonies qui s’étendent de façon anarchique, les barbelés, les murs et les messages de prévention. En voulant faire émerger par nos échanges des personnalités extraites de leurs conditions, nous devons admettre notre échec. La plus belle des vocations professorales n’efface ni le contexte ni l’époque. La salle de classe n’est pas un sanctuaire hors du temps. À travers nos déambulations et les témoignages de nos collègues, nous voyons la guerre et nous voyons combien la Terre trois fois sainte paye chèrement le prix de sa triple élection.

Depuis le 7 octobre 2023, la vie est à l’arrêt quand la guerre est en marche. En Cisjordanie, les conditions de vie sont extrêmement difficiles. Les élèves n’ont aucune liberté. Les professeurs non plus. Pour être en cours à huit heures, une collègue qui vit à quelques kilomètres au nord de Ramallah se lève à quatre du matin et attend plus de trois heures l’autorisation de passer le checkpoint. Pareil au retour. Ce n’est plus une vie. Mais c’est impossible de partir. La phrase tombe : « La Palestine est une prison ». Alors en attendant, il faut s’assurer que les élèves aient une vie d’élève. Le minimum est déjà impossible à assurer.

Dans tout le pays, la guerre a changé la donne. Aurélie recommande à ses élèves de ne pas suivre l’actualité. Mère de dix enfants, elle est à l’écoute de tous ses élèves : « Nous faisions un cours de physique sur la lumière qu’il a fallu interrompre parce qu’une enfant dont le père était parti à la guerre disait ne plus avoir de lumière en elle. On a passé l’heure suivante à lui rendre la lumière comme on a pu. »

À Ramallah, Farah fait un constat qui nous fend le cœur : « J’aimerais vous raconter un souvenir heureux de cette année, mais c’est difficile ». Ici à l’inverse de l’École Pelech, les élèves passent la journée connectés aux actualités. On ne parle de rien d’autre. C’est extrêmement difficile de garder espoir. Jumana confie : « C’est difficile la vie, c’est terrible. À quoi ça sert ? On sait tous ce qui va finir par nous arriver. » La fin de la phrase tombe comme un coup de massue : « Regarde Gaza. ». Le mot est lâché. Sa collègue lui emboîte le pas : « La guerre, ça force les élèves à grandir plus vite. Dès le CP, ils veulent parler de Gaza. »

Les élèves n’écoutent pas le cours. Ils ne respectent pas les règles. Les règles, il y en a assez dehors et tout le reste de la journée. En classe, ils veulent s’en affranchir.

C’est difficile d’être professeur et c’est difficile aussi d’être parent. C’est plus difficile chaque jour. On peut en rire par politesse, comme Aurélie qui nous demande ce qu’on fait là, « il va bientôt pleuvoir ». Allusion à l’Iran et pas à la météo. On peut aussi en pleurer mais comme l’admettent les professeurs de Ramallah « On a tellement pleuré qu’on n’a plus de larmes. »

 C’est difficile de douter au pays des certitudes.

Il n’y a plus de place pour le futile, pour le jeu, pour l’inutile. Or l’inutile, c’est essentiel. « Je voudrais créer un monde en français dans lequel on serait libre. On parlerait d’une plage, de vacances, d’un château, d’un musée. On utiliserait notre imagination. Mais c’est fini, les élèves n’ont plus d’imagination. ». L’imagination sert à préparer l’avenir. Un mot devenu un luxe. Concise, à la rencontre de Bethléem, Hala conclut « Demain, on ne sait pas. »

Essentiel est le rôle de ces enseignantes dans cette région divisée qui s’enfonce toujours plus dans la discorde. Essentielle leur présence, essentielle leur vocation inébranlable. Inspirante aussi. Au-delà de ce qu’elles racontent, elles partagent une force incroyable. Et nous ne pouvons en retour offrir que notre respect et notre considération.

Arrive le vendredi. Une semaine cela passe vite et déjà, nous sommes à l’aéroport, nous attendons l’avion vers la France. Demain nous serons à Paris et l’aéroport sera fermé. Une nouvelle guerre commencera dans la région.

Le téléphone d’Alice de Rambuteau n’arrête plus de vibrer. Toutes les professeures, de chaque côté de Jérusalem, sont inquiètes pour leurs nouveaux amis français. Elles sont soulagées d’apprendre que nous allons bien. Elles vont bien elles aussi. Mais bon, elles en ont marre, quand même, vous leur passerez l’expression.